Tintin : au croisement de la BD, du cinéma… et du jeu vidéo

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Dans une industrie du cinéma qui voit se suivre les reboots, les grandes sagas et les super héros, j’ai encore du mal à me remettre de la fraîcheur d’esprit dont a su faire preuve Spielberg.

L’homme, s’il n’a plus grand chose à prouver avait pourtant eu du mal à renouveler son cinéma si l’on regarde avec attention ses dernières productions. Son style, toujours limpide semblait surnager dans des histoires sans vie, sans saveur et sans héroïsme. A.I avait ouvert une porte que la Guerre des Mondes s’était empressé d’emprunter pour voir Indiana Jones la refermer dans un claquement qui aura traumatisé plus d’un fan. Il aura fallu un challenge à la hauteur du personnage et peut être un coup de pouce pour retrouver le souffle épique et l’inventivité dont il avait su faire preuve autrefois.

De Hergé à Spielberg, de Spielberg à Jackson

tintin_spielbergLe challenge, c’est Tintin bien sûr. Bande dessinée culte, son épuration graphique et ses scénarios gravés dans la pierre d’une communauté de fans difficile à combler l’on rendu presque impossible à transposer au cinéma. Son salut, Spielberg le doit sans doute à sa rencontre avec Hergé qui avait parfaitement compris que toute adaptation d’un média à une autre devait passer par une totale réinvention. L’auteur avait explicitement demandé à Spielberg de se réapproprier Tintin et d’en faire un personnage de cinéma : le réalisateur ne pouvait rêver meilleures conditions pour repenser comme il le souhaitait et sans craindre les foudres, un personnage dont il fallait comprendre l’essence et non simplement le trait.

Le coup de pouce, Spielberg l’a visiblement trouvé du côté de Peter Jackson. Eternel touche à tout, il connaît l’importance de la réécriture et la nécessité de changement pour faire d’une œuvre exceptionnelle sur le papier un film qui l’est tout autant sur grand écran. Il aura certainement su soutenir Spielberg dans le travail d’adaptation magistral qu’il a réalisé. S’ils ont un commun le talent, les deux hommes ont surtout démontré une étonnante ouverture d’esprit au cours de leurs carrières respectives. Fans, geeks dans l’âme, toujours à la recherche de nouveauté, ils se sont probablement apportés mutuellement dans la contextualisation moderne et le volume qu’ils ont su donner à ce Tintin version 2011. Référencé et innovant, Le Secret de la Licorne vient notamment emprunter au jeu vidéo.

Comprendre Tintin

tintin3Pour parvenir à faire de Tintin un personnage de cinéma à part entière sans en perdre l’essence, encore fallait-il le comprendre. Tintin n’est pas un personnage avec du volume ou une histoire. C’est avant tout une fenêtre entre le lecteur et l’aventure, aujourd’hui entre le spectateur et une aventure nouvelle. C’est un personnage volontairement lisse que l’on peut très simplement se réapproprier et au travers duquel on voyage. L’histoire de Tintin, elle s’écrit au fil des pages tournées par le lecteur, et les citations que fait le reporter à ses anciennes aventures sont autant de références à des bandes dessinées que le lecteur a parcourues, à des histoires déjà vécues par procuration.

En cela, le Tintin de Spielberg remplit parfaitement son rôle. Un rôle souligné par un jeu de reflet subtile qui place le spectateur de l’autre côté d’une vitre dans laquelle il devine sa propre image. Ce Tintin n’est pourtant pas la copie conforme du personnage d’Hergé, mais il en garde la principale substance : il est le miroir de notre génération, plus dynamique, parfois faillible, parfois surhumain.

Spielberg comprend qu’un média parvient aujourd’hui offrir ce type de dépaysement par procuration qui s’inscrit parfaitement dans la continuité du travail d’Hergé : Tintin devient un personnage de jeu vidéo porté sur grand écran. Si le reporter était le narrateur et les yeux du lecteur, la citation du jeu vidéo permet de pousser l’expérience dans d’autres sphères : avec des valeurs de production en constante hausse, le jeu vidéo offre désormais au public le contrôle d’autant de Tintin, d’autant d’aventures, d’autant d’histoires que de titres sortis. Je trouve le parallèle fascinant, d’autant plus qu’il vient d’un réalisateur sur le point de fêter ses 65 ans, mais qui ne cesse de démontrer son intérêt pour cette nouvelle forme de narration. Les outils qu’il utilise pour tisser ce parallèle le sont tout autant.

Un jeu dont on est le spectateur

Nombreux sont les réalisateurs à s’être cassés les dents sur des adaptations de jeux vidéo en film : sans doute manquaient-ils de recul vis à vis de chacun des médias. Ils se sont surtout, dans leur grande majorité, appuyés sur les scénarios des jeux dont ils s’inspiraient pour que l’affiliation soit faite. Spielberg procède différemment : ses références sont visuelles, pleines de sens et finalement beaucoup plus percutantes que ce qui nous as jusqu’à présent été donné de voir.

Au delà de la nature même de Tintin qui, dès ses début avait sans le savoir tous les codes du personnage de jeu vidéo et surtout le rôle de lien actif entre l’histoire et le spectateur, Spielberg souligne habilement ce statut à de multiples reprises.

On parlait des reflets omniprésents : tout au long du film, Spielberg s’amuse à dévoiler ses protagonistes et Tintin le premier à travers de multiples prismes, comme autant de versions d’un même personnage qu’on se réapproprie et que l’on redéfinit en fonction du contexte, des situations et des générations auxquelles on s’adresse. Or, le réalisateur connait la démocratisation nouvelle du jeu vidéo et la puissante créativité qui le caractérise depuis plusieurs années. L’interaction, l’évolution technique qu’il a connu et la multiplication de jeux mettant la narration au cœur de leurs systèmes ont permis au jeu vidéo de prendre une importance majeure à côté du cinéma lorsqu’il s’agit de vivre une aventure.

Et c’est bien là que Spielberg démontre son génie : il semble tout à fait conscient de la situation et sait en tirer partie de la meilleure des manière. Le réalisateur est ainsi parvenu à décrypter les codes du jeu vidéo, à en comprendre la grammaire visuelle pour mieux la réinjecter dans son film. Les exemples sont nombreux.

Outre la 3D qui confère au film une patine « jeu vidéo » indéniable, on s’attardera sur plusieurs scènes confondantes : passage de plateforme, séquence en vue subjective, course poursuite faisant écho à Uncharted… Autant d’exemples très marquants pour peu que l’on connaisse ces œuvres. Une affiliation au jeu vidéo qui n’est pas que visuelle, puisqu’elle transparait aussi dans le caractère du personnage et les situations. La course poursuite est hautement symbolique : Tintin a tout du personnage de jeu vidéo too much, qui frôle la mort à chaque seconde, saute, rebondit, attaque, s’accroche, court et ne s’arrête jamais, forcé et contraint de continuer s’il veut entrevoir la fin de son aventure. On attend presque mécaniquement l’apparition d’un QTE à l’écran sans qu’il n’arrive.

Enfin, tout comme le joueur manette en main, Tintin n’est pas infaillible et rate parfois son coup. Une séquence typique de dead & retry, juste avant de rencontrer le capitaine aura sûrement fait sourire plus d’un joueur. Les non-joueurs également : Spielberg est malin et parvient à moderniser l’œuvre sans pour autant l’enfermer dans un cadre codifié à outrance et qui en deviendrait très certainement hermétique.

Si les multiples références rendent Tintin délicieux, elles dépassent le cadre du film et marquent une étape importante dans la longue et tumultueuse histoire d’amour entre cinéma et jeu vidéo. Spielberg démontre en effet qu’outre l’interactivité, le média a su développer une grammaire visuelle propre dérivée entre autre du cinéma. Une matière que les créateurs de jeu ont su se réapproprier, digérer pour mieux l’adapter à un média indissociable du contrôle donné à l’utilisateur. Le tour de force vient de la démonstration que ces codes sont tous aussi valables au cinéma. Ils sont bien sûr dans des mains expertes, et le savoir-faire de Spielberg lui permet de tirer pleinement partie de ces références pour dynamiser son film et lui donner une profondeur étonnante. C’est bien en citant le jeu vidéo que Spielberg a su conserver, dans son film, l’âme de Tintin. Un mélange étonnant, audacieux mais génial.

Fluidité

tintin41Mais résumer Tintin à ce parallèle que dresse Spielberg avec le jeu vidéo reviendrait à taire bon nombre de ses qualités. Visuellement, le film d’animation est remarquable. On se perd dans le niveau de détail hallucinant que la technologie a rendu possible. Sans pour autant renier un style cartoon assumé du meilleur goût, l’impression de réalisme est saisissante. Là encore, Spielberg adapte d’ailleurs avec intelligence le style d’Hergé : la fluidité de sa mise en scène vient ainsi se substituer à la pureté de la ligne claire d’Hergé. Epuré sur papier, Tintin s’enrichie énormément graphiquement mais sans trahir pour autant l’évidence du style de son auteur. Un vrai tour de force, encore une fois, qui laisse entrevoir le plaisir non dissimulé du réalisateur. La 3D lui permet toutes les folies visuelles, les mouvements de caméras les plus osés. Roi incontesté de la course poursuite, Spielberg s’autorise en la matière un plan séquence monstrueux qui n’a aucun équivalent dans le domaine. Si ce n’est peut être du côté du jeu vidéo.

Enfin, outres les multiples références qui sont venues se greffer au scénario d’origine, Le Secret de la Licorne profite également d’une réécriture salvatrice de l’histoire originale. Spielberg a su s’entourer pour l’occasion : Edgar Wright, entre autres, donne aux aventures du reporter le dynamisme des films actuels. On ne serait pas non plus étonné qu’il ai contribué à cette réinvention moderne générale du film, lui que certains connaissent bien pour avoir livrer quelques un des longs-métrages les plus référencés et explosifs de ces dernières années (Shaun of the Dead, Hot Fuzz, Scott Pilgrim).

Sans doute l’aurez vous compris, Tintin et le Secret de la Licorne est un long métrage brillant, subtil et plein d’audace. Dans le plus pur respect de l’œuvre d’Hergé, Spielberg se réapproprie totalement son personnage et organise une rencontre ambitieuse avec la modernité, appuyée par une citation permanente au jeu vidéo. Et la magie opère parce que cette rencontre ne doit rien au hasard : elle est réfléchie, cohérente, presque évidente. Elle donne à l’œuvre, le contexte et les codes nécessaires pour pouvoir s’adresser à un public qui a grandi et dont les attentes ont évoluées. Associé à la virtuosité d’un réalisateur qui n’attendait que l’occasion de se lâcher, cette prise de risque est récompensée par un film d’animation de très grande valeur.

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